Lundi 25 mars 2024, retrouvez Yann Lechelle (entrepreneur de la tech et cofondateur, probabl.AI), Delphine Stucchi (Adjointe au Délégué Régional Académique au Numérique Éducatif, site de Paris) et Julien Pillot (Consultant, Enseignant-chercheur en économie, Inseec - Groupe Omnes Education) dans SMART TECH, une émission présentée par Delphine Sabattier.
Faut-il rationner Internet ?
Se limiter à 3 Go par semaine. C’est l’une des propositions évoquées par l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, pour « rationner l’usage d’Internet ». Dans une tribune publiée récemment dans Le Figaro, elle évoque plusieurs mesures pour limiter notre temps d’écran et mieux encadrer les dérives. Les invités de SMART TECH Julien Pillot, enseignant-chercheur à l’INSEEC, Marie-Christine Levet, fondatrice d’Éducapital, et Yann Lechelle, cofondateur de probabl.AI, sont loin d’être d’accord.
« Je souhaiterais que l’on réfléchisse concrètement aux moyens de rationner Internet, par exemple en accordant un nombre limités de gigas à utiliser quotidiennement. » Dans une tribune publiée par Le Figaro le 18 mars , Najat Vallaud-Belkacem a mis les pieds dans le plat. Peut-être un peu trop. « Si nous savons que nous n'avons que trois gigas à utiliser sur une semaine, nous n'allons sans doute pas les passer à mettre des commentaires haineux ou fabriquer des fakes. Peut-être cesserons-nous de considérer comme « normal » de passer plusieurs heures sur des sites pornographiques à regarder des vidéos en ultra HD. » Trois hypothèses et trois exemples citant le côté obscur du web…
« L’innovation, ni bonne ni mauvaise en soi »
Pour Julien Pillot, enseignant-chercheur en économie à l’INSEEC, « la proposition de Najat Vallaud-Belkacem est excessive, et tout ce qui est excessif est insignifiant ». En voulant taper fort, l’ancienne ministre de l’Éducation nationale tape à côté. Selon lui, la question ne tient pas tant à la technologie que sont les écrans, mais à l’usage qu’en font les utilisateurs. « Les régulateurs cherchent un équilibre entre bénéfices et coûts acceptables. Dans le cas de la proposition sur le rationnement d’Internet, 3 Go, c’est peut-être déjà trop pour une certaine sociologie d’utilisateurs, c’est loin de l’être pour toute une autre qui va avoir une utilisation plus intéressante de l’innovation que sont Internet et les réseaux sociaux. »
« Rationnement, cela fait référence à des années noires en France », rappelle Marie-Christine Levet, fondatrice d’Educapital, l’une des plus grosses structures françaises de l’EdTech. Sans remonter jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, « le débat a déjà existé dans les années 2000, pour faire face au piratage musical, certains voulaient rationner la bande passante. Et finalement, on s’est rendu compte que quand une offre de qualité est arrivée, en l’occurrence Spotify, cela a résolu le problème ». Une offre, une proposition de qualité… c’est bien le cœur du débat pour Yann Lechelle, cofondateur de probabl.AI, société qui propose des solutions technologiques de traitement de données : le problème n’est pas le support, Internet, mais les produits que l’on peut y consommer, notamment les réseaux sociaux.
« Des contenus à faible valeur ajoutée, mais à forte dose d’addiction »
« Il y a une question sur les algorithmes. Les product managers de la Silicon Valley ont créé des produits addictifs. L’addiction est combinée à un algorithme qui va enfoncer le clou par rapport à un biais particulier de l’utilisateur, puis l’entraîner dans un tunnel de contenus à faible valeur ajoutée, mais à forte dose d’addiction, toujours plus forte. » Pour l’entrepreneur de la Tech, il y a un vrai enjeu de régulation autour des RS. « On parle de réseaux sociaux, mais en anglais, on parle de “social media”. Si c’est un média, il doit être compris par le régulateur pour qu’il puisse dire ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. » Parce que rationner Internet ne suffira pas à prévenir les mauvais usages, selon Marie-Christine Levet : « même rationnés, certains écriront des fake news… ».
La solution passe par de la pédagogie, insiste Yann Lechelle « notamment à l’égard des parents, car eux-mêmes sont investis dans le futur de leurs enfants ». Ils ne sont pas armés pour savoir utiliser à bon escient les possibilités qu’offre le net. « Les millennials arrivent dans la vie avec ces accessoires utilisés parfois comme des baby-sitters. C’est le premier problème parce qu'on ne doit pas exposer un enfant qui n’a pas encore développé sa motricité complète à ces écrans-là, c’est dommageable, à vie. » Un écran peut nuire au développement cognitif et intellectuel, ou au contraire le stimuler. « On a eu le même débat 25 ans en arrière avec la télévision », rappelle Julien Pillot. « Il y a ceux qui utilisaient leur télé comme baby-sitters et ceux qui en profitaient pour accéder à des trésors de connaissances artistiques, littéraires, scientifiques… L’objet des craintes a changé, mais les sous-jacents sont exactement les mêmes. »